Vaches et hommes


Un alpage

Hier Marcel a dévalé de la montagne pour regagner son chalet parce qu’il sentait que Muguette était en train de mettre bas. La tête et les pattes de devant étaient déjà sorties. Ses mains tremblaient tandis qu’il passait une corde autour des pattes humides et chaudes. Après avoir tiré pendant deux minutes, le veau est sorti. Aujourd’hui il s’est déjà mis à boire.
Pour Marcel, de tels moments constituent l’apothéose du métier de toute sa vie. Aider à faire sortir de nouveaux animaux (pour la vente ou pour accroître son troupeau) des ténébreuses entrailles animales qu’il ne connaît qu’imparfaitement, c’est là son véritable gain, à la fois matériel et immatériel. De tels moments unissent à l’univers cet éleveur rusé, ambitieux, dur et infatigable.

La reconnaissance qui se produit entre la vache et le veau après la naissance fait penser à de vieilles connaissances qui ont été un instant séparées. Le veau a beau être dépourvu de toute connaissance, n’avoir rien vu, ce qui domine étrangement dans leur première rencontre, c’est son naturel et sa familiarité. Le processus de reproduction finit par impliquer ce moment de reconnaissance.

Il y a dans les yeux de Marcel, dans leur expression, quelque chose que je perçois parfois. Une sorte de complicité à propos de quelque chose que nous partageons, malgré tout ce qui nous sépare, qui nous lie l’un à l’autre sans que jamais nous n’y fassions allusion. Pendant longtemps je me suis demandé ce que c’était. Et j’ai fini par trouver. Il se rend compte que nous sommes tous les deux également intelligents. Nous n’avons pas les mêmes connaissances, mais nous savons l’un et l’autre comment les choses s’agencent entre elles. Et dans ce savoir réside une tristesse et une sorte de défi. C’est la raison pour laquelle l’expression des yeux de Marcel tout à la fois pétille et console.

  Quand le brouillard est épais, il peut faire disparaître toute apparence ici en haut. Aucun événement ne se produit, il n’y a que l’altitude. Peut-être la mort y ressemble-t-elle, les morts se mouvant à travers le brouillard. Le seul événement qui leur reste étant ce seul mouvement, et ce mouvement qui leur est commun à tous, mais propre à aucun en particulier, est Dieu. Dieu est leur marche. C’est ce à quoi je pensais quand j’ai quitté le chemin pour aller à travers le brouillard de la forêt au chalet de Marcel. L’année dernière en revenant de l’hôpital, Marcel a dit: « Ils m’ont encore refusé ». « Ils » signifiait pour lui Dieu et la mort.

  Quand il crie après son troupeau, sa voix est très forte et porte à travers toute la vallée de l’Imes. Il crie sans effort et, comme un boomerang, sa voix fait retour et lui revient. Cela confère à celui qui crie la place centrale. Les vaches lui répondent comme ses chiens. Un soir, après avoir attaché les autres à l’étable, il s’est aperçu que deux vaches manquaient. Il est allé à la porte et les a appelées par leur nom dans la nuit, leur demandant de revenir. Elles ont répondu du fin fond de la forêt et deux minutes plus tard, elles sont apparues. Quand il est dans la montagne, sa voix en fait un empereur.

« Je mange tout dans la même assiette maintenant; on ne peut pas le faire quand il y a une femme à la maison », dit-il.

  Marcel me raconte une histoire tandis qu’il boit son dernier bol de lait avant d’aller se coucher. Il dort sans enlever son chapeau ni sa chemise.   Jean, qui avait huit vaches, était très fort et très fier de sa force. Une fois, quand il était jeune, il a porté un ami sur ses épaules pendant cinq kilomètres. L’ami s’était cassé les deux jambes, mais il voulait rendre visite à sa maîtresse qui habitait le village voisin. Tout le temps qu’il a été chez elle, Jean a dormi dans les champs à la belle étoile. Plus tard, Jean a épousé une femme de quinze ans plus jeune que lui, ce qui ne l’a pas empêché d’entamer une liaison avec la sœur de sa femme. Sa femme a fini par découvrir le pot aux roses. La sœur a été reléguée au bord du lac et la femme a déclaré que dorénavant elle n’« accepterait » plus jamais Jean dans son lit. Ce dernier a dès lors été condamné au célibat et, une fois ce droit supprimé, on l’a dépouillé aussi de tous les autres. Il a fini par n’avoir plus que le statut de serviteur dans sa propre famille. Ses fils ne l’écoutaient plus, toutes les décisions concernant le troupeau et la ferme étaient prises par sa femme. « Il est devenu un bâton appuyé dans un coin ! Bien sûr, commente Marcel, la femme a dû aussi se sacrifier. Elle était encore jeune et devait être plutôt portée à accepter un homme dans son lit. Elle est devenue aussi dure que du pain dur ». En disant ceci, Marcel trempe son pain dans le lait chaud.

Le temps ici en haut est comme un adulte vu par un enfant. Violent. Imprévisible. Toujours prêt à piquer une colère à propos de rien. À propos de rien, vraiment? Quoi qu’il en soit, il n’y a rien d’autre à faire que prier. Si l’orage éclate au milieu de la nuit et qu’on est au lit, on s’habille. Les vêtements ne doivent pas avoir beaucoup d’influence dans un sens ni dans l’autre, mais c’est une marque de respect. Le métal des rochers qui nous entourent attire les éclairs. Le tonnerre continue à se répercuter jusqu’au coup suivant.
La nuit dernière un de ces orages a éclaté. Les éclairs et leur lumière blafarde faisaient qu’on aurait cru pouvoir toucher les rochers escarpés alentour. L’orage précipitait des pierres. Les bêtes se pressaient les unes contre les autres, sans voix.    Chacun a une histoire à raconter à propos de la boule de feu qu’ils ont vue dans la montagne et comment elle est entrée par la fenêtre de l’étable et a tué une ou deux vaches avant de ressortir par la porte.
   On les traite de balivernes, jusqu’à ce qu’on sorte un matin après un orage, comme cela m’est arrivé ce matin, et qu’à quelques mètres du chalet on tombe sur un cercle parfait tout noirci d’herbe brûlée!

  L’une des génisses de Marcel s’est mise à avoir un tic. Elle sort la langue et lèche le pourtour de son museau et de ses narines, sa langue tournant comme un ventilateur. Cela fait le bruit d’un poisson s’ébattant dans un seau d’eau. Elle a pris ce tic le jour où Marcel l’a laissée dans l’étable parce qu’elle boitait, alors que les soixante autres bêtes étaient dehors paissant à flanc de montagne. Après quelques jours, elle a inventé ce tic pour se tenir compagnie.

  Ce soir un chien a fait son apparition entre le chalet de Marcel et le nôtre. Un mâle ressemblant à un beagle mais aux pattes plus courtes. Personne ne l’avait jamais vu avant. Il est très vieux, de toute évidence. Ses pattes arrière sont raides et quand il marche on dirait qu’il s’apprête à faire ses besoins. Ses yeux sont tout voilés et l’un d’eux ne voit probablement pas, caché derrière un voile gris-bleu.
   La première fois qu’on l’a vu, on a ri parce que sa maladresse était drôle et fort peu naturelle. Mais petit à petit, sa lenteur a provoqué la pitié. Il s’est alors allongé.
   Quand je l’ai revu, il n’était plus le même. Sa queue était dressée et s’agitait comme un pavillon et il avait une démarche presque rapide et énergique. Il a tourné autour d’une des chiennes de Marcelle. Ils se sont reniflés et se sont léchés sous la queue et la femelle était complaisante.    Plus tard, une fois la nuit tombée, j’ai trouvé le vieux chien couché dans l’herbe tout tremblant. Son corps était allongé à côté de sa tête, son œil qui ne voit qu’à moitié le regardant, comme si tête et corps avaient été séparés.
   Non sans mal, je l’ai gentiment attiré dans la cuisine. Il boit un peu de lait — six lampées tout au plus — et se couche sur un vieux manteau devant le poêle. Alors qu’il sommeille, son corps — la partie de devant près des côtes — est saisi de convulsions régulières.
   Quand la lune s’est levée, il est parti et s’est recouché dans l’herbe. Je sors avec l’intention de le recouvrir du manteau. Quand je m’approche de lui, il lève la tête et pousse un hurlement, un seul. Entre ses yeux aveugles et les étoiles brillantes il n’y a pendant quelques secondes rien d’autre que son hurlement.    Tôt le lendemain matin, l’herbe où il s’était couché portait encore la marque de son corps.

  Marcel dit d’un homme trop circonspect: « Il se torche le cul avant même d’avoir chié ».

  La nuit les étoiles immédiatement au-dessus de nos têtes sont nues, tandis qu’au-dessus de la plaine au sud, un rideau de mousseline cache les étoiles qui sont à peine visibles. Les vaches dorment maintenant sur la pente d’en face et il ne se passe pas une seconde sans que l’une d’entre elles ne bouge la tête, si bien qu’on entend tinter sa cloche. Les cloches sonnent au loin, mais elles sont aussi claires que les étoiles.

  Marcel a environ soixante-quinze ans. Qu’est-ce qui le fait vivre? L’habitude l’y aide. Et aussi ses vêtements: ses bottes de cuir, sa Canadienne, le chapeau qu’il n’ôte jamais. Peut-être le chemin de sa vie lui offre-t-il une certaine reconnaissance: ses actes passés, ses décisions, ses gains le reconnaissent peut-être. Mais à l’inverse, il faut tenir compte de la sueur, du froid, de la pluie, de la fatigue et de la question qu’il se pose toutes les nuits : pourquoi est-ce que je suis capable de continuer à vivre? Son courage réside dans le fait de continuer et de trouver ainsi réponse à sa question. Une réponse que je ne saurais formuler par des mots. La réponse d’un berger dans la montagne.

Traduit de l’anglais par Michel Fuchs.


Cows and men


An Alpage

Yesterday Marcel rushed back from the mountain to the chalet because he sensed Muguet was calving. Head and forefeet already out. His hands trembled as he tied the rope round the damp warm feet. After two minutes pulling, the calf was out. Today it’s already drinking.

For Marcel, such moments are the apotheosis of his lifelong metier. Delivering new stock (to sell or to increase the number in his herd) from the dark, only partially knowable inside of the animal. Here is his true gain – in both a material and immaterial sense. Such moments unite this foxy, ambitious, hard, indefatigable cattle-raiser with the universe.

The recognition of cow and calf immediately after birth is like that between old acquaintances who have been, for a short period, seperated. The fact that the calf has had no acquaintances, and has seen nothing, is strangely overlaid by the naturalness and familiarity of this first meeting. The process of reproduction eventually entails this moment of recogntion.

There is something in Marcel’s eyes, in their expression, which from time to time I catch. A kind of complicity about something we share, despite all the differences between us. Something that binds us together but is never directly referred to. For a long time I puzzled over this. And eventually I found out what it was. He realises that the two of us are equally intelligent. We don’t know the same things, but the two of us know how things fit together. And in our knowledge there is a sadness and a kind of defiance. Which is why the expression in Marcel’s eyes both twinkles and consoles.

If the fog is thick it can hide all appearances up here. Identity disappears. There are no more events. Just the altitude. Perhaps death is like this with the dead walking through the fog. The only event left them being their one movement – and this movement, which belongs to all of them but not to any one, is God. God is their walk. This is what I thought as I left my way along the path through the fog from the forest to Marcel’s chalet. Last year when he came out of the hospital, Marcel said: « They refused me once more ». He meant God and death.

When he shouts to his herd, his voice is very powerful and carries from one side of the valley of Imes to the other. He produces it effortlessly, and, like a boomerang, it turns and comes back to him. It places the shouter at the center. The cows respond as well as his dogs. One evening two cows were missing when he had tied the others up in the stable. He went to the door and called out into the night. A come-hither call attached to their two names. They answered from deep in the forest and two minutes later they appeared. His voice makes him an emperor when he is in the mountain.

« I eat everything off the same plate now, you can’t do that when there’s a woman about » he says.

Marcel tells me a story whilst he drinks his last bowl of hot milk before going to bed. He sleeps in his hat and shirt.
Jean, who had eight cows, was very strong and very proud of his strength. Once, when he was young, he carried a friend on his shoulders for five kilometres. The friend had broken both legs but wanted to visit his mistress in the next village. Whilst he visited her, Jean slept in the field under the stars. Later Jean married a women fifteen years younger than himself. But this didn’t prevent starting an affair with his wife’s sister, who was younger still. Eventually the wife found out. The sister was sent away to the lake, and the wife refused ever again to « accept » him into her bed. Jean was condemned now to a life of celibacy, and, as this right was taken away from him, so were all the others. He ended up with no more status than a servant in his own family. His sons no longer listened to him. All the decisions about the herd and the farm were taken by the wife. « He became like a stick leaning in the corner! The wife of course, » Marcel comments, « made a sacrifice too. She was still young and must have been very ready to accept a man. The wife became as hard as stale bread ». As he says this, Marcel dips his bread in to the hot milk.

The weather up here is like an adult as seen by a child. Violent. Unpredictable. Much given to anger about nothing. Nothing? Anyway, there’s nothing to do except pray. If the storm breaks in the middle of the night and we’re in bed, we get dressed. Clothes can’t make much difference either way, but it’s a mark of respect. The metal in the rocks, which surround us, attracts the lightning. The thunder goes on echoing until the next clap.
Last night there was such a storm. The lightning with its white-faced light made every crag around us look as close as your hand. The storm was throwing rocks. The animals huddled together, dumb.
Everyone has a story about how once in the mountains they saw a ball of fire and how it came through the stable window and killed a cow or two and then went out of the door.
You don’t believe them – until you go out one morning after the storm, like it happened this morning, and you find, a few metres from the chalet, a charred black perfect circle of burnt grass!

One of Marcel’s heithers has developed a « tick ». She puts out her tongue and licks all arround her muzzle and nostrils, her tongue circling like a fan. It makes a noise like a fish trashing in a bucket of water. She developed this tick when Marcel, because she was lame, kept her in the stale whilst the other sixty animals were out on the mountainside. After a few days she invented the tick to keep herself company.

This evening a dog appeared between Marcel’s chalet and ours. A male dog, somewhat like a beagle but with shorter legs. Nobody has seen him before. He is obviously very old. His hind legs are stiff and when he walks he looks as if he wants to crap. His eyes are filmed over, and one is probably blind, hidden behind a grey blue mist.
When you first saw him, you laughed because his clumsiness was so unnatural and funny. Bit by bit though, his slowness provoked a kind of pity. Then he lay down. The next time I saw him, he was transformed. His tail was up and waving like a flag, and he was walking almost quickly, briskly. He was walking around one of Marcel’s bitches. They sniffed and licked under each other’s tails and she was compliant. Later when it got dark, I found the old dog lying in the grass, shivering. His body lay beside his head, his half-blind eye looking down at it, as if head and body were severed.
With difficulty I coax him into the kitchen. He drinks a little milk – about six laps of his tongue – and lies down on an old coat beside the stove. As he dozes, his body – the front part of it by his ribs, is sized regulary by convulsions.
When the moon was up, he left and lay down again in the grass. I go out with the idea of putting the coat over him. When I approach, he lifts his head and howls. Just once. Between his blind eyes and sharp stars there is nothing during a few seconds but his howl.
Early next morning the grass where he lay was still flattened.

Marcel says about a man who is too prudent: « He wipes his arse before he shits ».

At night the stars directky above us are naked, whilst over the plain to the south there is a muslin curtain and the stars there are barely visible. The cows are now sleeping on the slope opposite and there is never a moment one of them doesn’t move her head so that you hear a bell. The bells sound distant yet clear like the stars.

Marcel is in his mid-seventies. What keps him going? Habit helps him. So do his clothes: his leather boots, his « Canadian » coat, the hat he never takes off. Perhaps the path of his life offers him a certain recognition: his own past actions, decisions and winning may recognise him. But against this one has to reckon: the sweat, the cold, the wet, the fatige and the nightly question: why do I can go on? His courage lies in the fact that he does, and he finds an answer to the question. One which I Cannot put into words. The answer of a shepherd in the mountains.

John Berger