Retrouver la vue


Jusqu'à présent, dès que je quittais la ville pour les hauteurs, je croyais voir des vaches dans le paysage. Or, voilà que les photos de Liberto Macarro me proposent une évidence: les vaches sont le paysage à elles seules, en tranquille majesté. Ligne de dos ou ligne de crête, vallons des échines et contreforts des muscles, articulations taillées comme des cimes, herbe rase ou poil dru, luisance de la robe aux reflets du soleil… Où est le poil, où est le ciel, où sont les champs, où est la vache? Sous l’œil de Macarro la vache devient l’incarnation des montagnes et des champs, un paysage en chair, en corne, en courbes, en silence et en reflets. Encore faut-il la regarder calmement, lui consacrer le temps d’un vrai regard, pour qu’elle accède à cette totalité… Eh oui,
la vache, le plus modeste de nos gros mammifères, réclame de la considération: c'est exactement ce que lui accorde l’œil patient de Liberto Macarro.
Quand je me promenais en Inde, je me demandais pourquoi la présence des vaches dans les rues apaisait à ce point la folie de Bombay, de Calcutta, de New Dehli, de Jaipour, de Trivandrum… Mystique indienne, disaient les livres. Soit. Mais d’où vient que cette mystique m’apaisait moi aussi, qui lui suis tout à fait étranger? De ceci, que j’ignorais alors et que me révèlent aujourd’hui les photos de Liberto: chaque vache est la totalité d’un paysage introduit dans la démence de la ville. C’est du ciel, de l’herbe, des vallons et des pics, le paisible rappel d’un ailleurs que plus personne, ici, ne connaîtra jamais. « Je suis le souvenir la terre », dit la vache immobile dans la folie urbaine. Je respire votre pétrole, je broute vos sacs de plastique, je rumine dans votre poussière, je rêve dans votre fange, je m’endors dans votre vacarme, mais je survis à votre frénésie grégaire, j’échappe à votre délire marchand… et je vous calme, tous autant que vous êtes… mes yeux sont le dernier miroir où vous puissiez vous reposer.

Ainsi des photos de Macarro:
une de nos dernières chances de
retrouver la calme vue.

Daniel Pennac